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Jean-Pierre Chevènement à Sciences-Po : "Ni démagogie ni jeunisme"

Jean-Pierre Chevènement était le premier des candidats déclarés à l'élection présidentielle de 2002 à venir se présenter dans l'amphi Boutmy de Sciences-Po, jeudi 22 novembre 2001. Une foule de près de 800 étudiants l'y attendait, et, pour beaucoup, l'ont applaudi. En un peu moins d'une heure de discours et avec une courte séance de questions de la salle, le député-maire de Belfort a pu "donner le cap" et se présenter comme le "capitaine" pour le tenir. La direction donnée est celle de "relever la France".

Pour définir un cap, il faut d'abord savoir d'où l'on part. Et c'est dans une facture très classique pour Sciences-Po que Jean-Pierre Chevènement a structuré son discours, faisant d'abord le constat des "illusions" et de la crise qui définissent aujourd'hui la France, et plus généralement le monde, pour ensuite proposer les éléments du "renouveau", "les choix pour sortir des systèmes de pensée convenue".

Le premier axe du discours de Jean-Pierre Chevènement est de "parler de la France et de la crise qu'elle traverse". Cette crise, c'est surtout celle de la perte des repères, qui sont, ou doivent être, les valeurs de la République et de la Nation, notamment la citoyenneté, l'égalité des chances et l'égalité devant les lois. La Nation, pour J-P. Chevènement, est en effet une communauté de citoyens, sans distinction d'origine, et non une nation de communautés. L'archaïsation de ces valeurs, J-P. Chevènement veut la combattre, "parce qu'il y a des choses à conserver".

Trois raisons principales viennent expliquer cette perte de repères. Toutes incombent à l'Etat qui, parce qu'il ne croit plus à ses propres valeurs, ne peut plus les transmettre.

La première raison est la démagogie. Les droits sont aujourd'hui présentés comme supérieurs aux devoirs de la citoyenneté. Les valeurs de la République ont été remplacées par un hyper-individualisme et un hédonisme dominant. La génération issue de mai 68, celle qui doit être mise en cause, s'est construite sur la pratique du jeunisme et de la démagogie. Ainsi, passer un concours est en réalité une chance, un acquis républicain issu de la Commune. Les réformes entreprises par l'IEP, à ce titre, ne sont pas épargnées par J-P. Chevènement qui souligne le risque de transformation en "super-école de management" d'une école, créée dans un "moment républicain" et qui revit aujourd'hui les heures sombres qu'elle a pu traverser après la première guerre mondiale.

La deuxième raison tient à ce que les gouvernants ne gouvernent plus. Il y a une crise du politique qui se traduit par la suppression de la responsabilité des gouvernants devant le peuple : "ce sont les directives, la jurisprudence, les cours de bourse, la gouvernance"… Les dirigeants se sont eux-mêmes affranchis de leurs devoirs. La France est ainsi entrée dans un système d'allégeance dégradant, notamment sous le jour de la cohabitation. La bipolarisation n'a plus sens parce que les choix structurants de l'exécutif, sur l'Europe, sur la Corse, sur la justice, sont les mêmes. Le leitmotiv de Jean-Pierre Chevènement, ce pourrait être "Chirac l'a proposé, Jospin l'a fait". Il y aurait même collusion pour que l'argent public aille toujours aux mêmes, dans une sorte de "royaume prébendier", au profit de ceux qui sont en place. Le financement des partis en apparaît l'élément le plus flagrant.

La troisième raison de la perte des valeurs est que l'Etat, et donc la France, "a perdu le fil de ses destinées". Si les décisions politiques ne sont plus prises au sommet de l'Etat, c'est qu'elles le sont ailleurs. Les engagements militaires sont décidés au Pentagone, la politique de la concurrence à Bruxelles et dans les sièges sociaux des multinationales, les taux d'intérêts à la Banque Centrale Européenne, tout droit sortie des années 1970. Et Jean-Pierre Chevènement de poser la question : "Qui maîtrise l'action sur les structures ?". La politique économique est devenue du "pilotage économique".

La France, à l'image du monde, a donc vécu les années 1990, pour J-P. Chevènement, dans une triple illusion : celle du plein emploi, celle de la richesse et celle de la fin de l'histoire. En quelques années à peine, le souvenir de l'existence de cycles économiques avait disparu. Cette réalité s'est rappelée aux yeux de tous. Mais l'illusion de la richesse, c'est aussi d'avoir oublié qu'en étaient exclus les trois quarts de l'humanité. Or l'humanité est une et vient parfois le manifester. C'était donc aussi l'illusion de la fin de l'histoire. Or le monde est dangereux. Il n'est pas réductible aux marchés. Il représente un système précaire.

Ces illusions apparaissent aujourd'hui terminées, mais la France, nous dit J-P. Chevènement, est dépourvue des moyens pour répondre aux défis qui lui sont lancés. Elle n'a plus de monnaie nationale, elle est gouvernée par une Banque centrale européenne dont ses dirigeants, pour J-P. Chevènement, sont "des puits de science et de dogme qui nous entraînent au son de la flûte droit au précipice".

Quelles sont alors les voies du renouveau ? Pour Jean-Pierre Chevènement, les solutions ne peuvent venir que d'un changement de posture, basée sur la croyance en la République, contre le différentialisme, et la fierté de la Nation française. Il faut revenir à la vision d'un Robespierre, d'un Gambetta, d'un Clémenceau, d'un de Gaulle ou du programme du Conseil national de la résistance. Sans "une élémentaire confiance en la France, il n'y a pas d'avenir". Si son histoire a pu connaître des heures douloureuses, elle est honorable et doit être honorée.

Le renouveau de la France passe par une conception traditionnelle de la République, comme puissance d'intervention, contre la dérive de juridicisation de la vie économique et sociale. Cela passe par quatre propositions :

Proposition de reconstituer un pôle financier public stable et actif. En s'affranchissant des marchés, il faut revaloriser les notions d'entreprises et d'innovation.

Proposition de faire un pari sur l'intelligence et l'éducation. Comme l'objectif de 80% des jeunes d'une classe d'âge au niveau du bac que Jean-Pierre Chevènement avait déjà fixé, un effort pour la recherche est nécessaire, jusqu'à une hauteur de 3% du PIB.

Proposition de la garantie d'un bon niveau de retraite, avec un financement basé sur la production de la valeur ajoutée et non uniquement sur le travail.

Proposition de reconstituer un service national.

Le renouveau de la France passe également par une réforme de l'Europe et de la gestion des relations internationales.

L'Europe, pour Jean-Pierre Chevènement, se doit d'avoir des bases démocratiques. C'est une construction politique. Pour cela, il est nécessaire que le pouvoir d'initiative appartienne à tous les Etats membres, et non pas à la seule Commission. Il s'agit de faire la synthèse entre une Europe des nations et l'idée d'un intérêt commun européen.

Le problème essentiel des relations internationales est celui des rapports Nord Sud. Il apparaît nécessaire à Jean-Pierre Chevènement de fonder une "écologie de l'humanité". Il est donc indispensable de gérer les questions des identités, notamment dans le monde arabo-musulman, avec précaution, et de ne pas faire d'usage disproportionné de la force. Il faut accepter que ces pays puissent accéder à la modernité en conservant leur identité, ou au moins le sentiment de leur dignité. Pour cela, il faut que les gouvernements occidentaux favorisent les courants modernistes, qu'ils "jouent la nation contre l'umma et les mouvements obscurantistes, de régression". Sur le plan économique, il s'agit de favoriser un co-développement et non le seul libre-échange qui ne profite qu'à l'Europe.

Pour Jean-Pierre Chevènement, l'enjeu de cette élection est donc la survie de la France. Pour lutter contre "la crise de lisibilité" actuelle, il lui apparaît nécessaire de "sortir du système du pareil au même". Pour cela, il se propose comme capitaine pour mener un projet basé sur la synthèse des apports de de Gaulle et de l'idée de justice sociale de la gauche, avec, à son cœur, l'idée de la République et ses valeurs. Et "les nouveaux hussards de la République, ce seront les jeunes" !

Aisance et plaisir étaient visibles pour Jean-Pierre Chevènement, à l'occasion de son retour à Sciences-Po, mais cette fois en chaire. Et d'ailleurs, du professeur, il en a repris souvent le ton. A une question d'un étudiant, il répond, paternaliste, que celui-ci a besoin de s'instruire et qu'il va le faire. Mais plus généralement, le discours proposé est d'abord un tableau de la France d'aujourd'hui avant d'être un véritable programme. De plus, un certain hiatus peut être noté entre analyses et propositions. Si l'essentiel du discours est centré sur l'idée de nation et sur une France qui perd ses valeurs, les propositions qui sont véritablement explicitées ressortent d'un discours traditionnel de la gauche, basé sur le triptyque intervention économique de l'Etat, garantie de l'Etat-providence et priorité à l'éducation et à la recherche. Les questions comme celles de la délinquance des mineurs ne sont abordées qu'au passage, comme cristallisation de la perte des valeurs, ou lorsqu'une question est directement posée sur les "sauvageons". Mais là, comme par ailleurs sur les questions d'éducation, c'est l'ancien ministre qui parle et qui, pour l'essentiel, pose son bilan comme programme d'action.

Professeur, ancien ministre, Jean-Pierre Chevènement a peut-être plus encore été polémiste. C'est le "Janus exécutif" qui est l'objet de toutes les attaques. Mais ce Janus présente surtout sa face de Lionel Jospin. On retiendra notamment un "Lionel cherchant la croissance", la main en visière, scrutant l'horizon. Jean-Pierre Chevènement se voit comme l'un des trois candidats entre qui se jouent toujours les élections présidentielles. Les autres, petits candidats, sont sortis de son champ de vision. Et Jean-Pierre Chevènement a pu ainsi s'enorgueillir d'une tribune composée surtout de deux anciens responsables de mouvement de jeunes, l'un socialiste, l'autre gaulliste. Plus socialiste que le PS, plus gaulliste que le RPR, Jean-Pierre Chevènement a finalement appelé à un large rassemblement de tous les horizons, "parce qu'une fois qu'on a des idées, on peut en changer, mais quand on n'a pas d'idées, c'est plus difficile".