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De quelle façon les jeunes pèsent-ils sur l’élection? par Anne Muxel

Les 18-24 ans représentent un peu plus de13% du corps électoral, soit une proportion non négligeable pouvant faire basculer le résultat d’une élection dans un camp ou dans l’autre. Dans le cours des années 80, les suffrages de cette fraction de la population ont assez largement profité à François Mitterrand et assuré son élection en 1981 et sa réélection en 1988. En 1995, ils ont facilité la victoire de Jacques Chirac. Aujourd’hui, le rapport de force particulièrement serré entre Jacques Chirac et Lionel Jospin qui semble dominer la prochaine élection présidentielle désigne ces nouveaux électeurs, participant pour la première fois à ce type de scrutin, comme une cible particulièrement attractive pour les partis comme pour les candidats.

Mais plus largement, leur participation et l’orientation de leurs votes lors des prochaines échéances électorales constituent une sorte de thermomètre social et politique, mesurant non seulement l’état de santé de la démocratie représentative dans le pays mais aussi les dispositions de la jeunesse à l’égard du système politique, et plus largement de la société. Evalué à l’aune des sondages de la période récente, le diagnostic apparaît problématique. Les jeunes manifestent encore davantage que leurs aînés de la défiance envers la classe politique et se montrent plus en retrait de la décision électorale, soit parce qu’ils envisagent de ne pas participer aux scrutins, soit parce qu’ils se montrent très dubitatifs sur l’offre électorale qui leur est proposée. Une certaine indifférence, matinée d’exigence critique et d’une profonde insatisfaction, caractérise le rapport quelque peu paradoxal qu’ils entretiennent à la politique.1

Dans ces conditions, de quelle façon les jeunes peuvent-ils peser sur l’élection ? La réponse n’est pas si facile tout d’abord parce que la mesure de leur participation effective est délicate. L’on omet bien souvent de se représenter qu’en moyenne, et tous types de scrutins confondus, seule une petite moitié de jeunes participent réellement à la décision électorale. Si l’on décompte les non inscrits et les abstentionnistes, ce ne sont que quatre jeunes sur dix environ qui se rendent aux urnes. Bien que leur retrait de la participation électorale soit généralement plus marqué que dans l’ensemble de l’électorat, l’élection présidentielle peut être l’occasion d’une meilleure mobilisation. En 1995, les jeunes une fois inscrits sur les listes électorales n’avaient été ni plus ni moins abstentionnistes que leurs aînés. Et si les prévisions actuelles ont tendance à placer la barre de l’abstention assez haut pour la prochaine présidentielle, les jeunes ne sont pas les seuls concernés. Par ailleurs, sur une suite de quatre scrutins rapprochés, l’abstention a peu de chances d’être constante et d’être répétée tout au long de la période. Le jeu d’une abstention intermittente est plus probable. Ce type de comportement, par définition difficile à prévoir et à mesurer. Pouvant mêler des raisons liées à des circonstances personnelles et des raisons politiques, il peut avoir des conséquences imprévisibles, mais décisifs, sur les résultats électoraux.

Autre élément qui ne facilite pas la mesure de la participation des jeunes, leur indécision. Celle-ci pèse sur l’acte même de se décider à aller voter, mais aussi sur leurs choix. La part des indécis est de plus en plus importante. A près de quinze jours du scrutin 43% des Français déclarent ne pas avoir encore arrêté leur choix.2 Les jeunes sont comptés en grand nombre parmi ces indécis. Il faut bien sûr relativiser la réalité de cette indécision. Bien des opinions ou des attitudes sont pré-existantes et préformées avant de se réaliser dans un vote. Mais pour ces nouveaux électeurs, n’ayant pas encore eu l’occasion de valider leurs choix politiques, la marge de l’hésitation est encore plus large, et ses conséquences sont plus difficiles à cerner.

Pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer,- leur non inscription, le poids et l’instrumentalisation de leur abstention, leur indécision -, comment prédire l’orientation et la réalisation de leurs suffrages ? Les autres tranches d’âge peuvent faire l’objet de redressements et de pondérations en fonction des choix opérés lors des élections précédentes, mais sur quelle base établir ces redressements pour des nouveaux électeurs et leurs premiers votes ? S’il faut reconnaître la mesure délicate de l’intention de vote, certains grands traits semblent néanmoins établis. Le premier est la disparition d’un vote jeune spécifique. Leurs choix n’apparaissent pas très différents de ceux de l’ensemble de l’électorat, et se répartissent de façon assez semblable sur l’ensemble de l’échiquier partisan. Plus à gauche dans les années soixante-dix et quatre-vingt, plus à droite dans la première moitié des années quatre vingt-dix, et plus à gauche depuis les dernières élections législatives de 1997, les jeunes suivent depuis une dizaine d’années les mouvements du balancier électoral orchestré par l’ensemble des suffrages que comptabilise une élection. Mais on peut observer deux orientations politiques particulièrement clivées au sein de la jeunesse, qui révèlent certains risques de fracture intra-générationnelle. Le diplôme crée des clivages importants, non seulement dans le rapport à la politique, mais aussi dans le rapport à la démocratie.3 Les nouvelles générations les plus instruites, bien que fortement critiques à l’égard de la politique, restent attachées aux principes de la démocratie représentative. C’est en leur sein que l’on trouve des intentions de vote plutôt favorables à Lionel Jospin. En revanche, parmi les jeunes peu ou pas diplômés, on observe un retrait de toute forme de participation politique, mais aussi un lien démocratique plus ténu. C’est parmi cette fraction de la jeunesse que l’on a pu observer de façon assez constante ces dix dernières années un vote pour le Front National et son leader Jean-Marie Le Pen plus affirmé que dans l’ensemble de l’électorat.

Après avoir discuté la participation effective des jeunes à l’élection présidentielle, il faut aussi s’interroger sur leurs attentes par rapport à une élection qu’ils sont une très large majorité à considérer comme importante. Celle-ci offre-t-elle la possibilité de les réconcilier avec la scène électorale ?

La question de l’âge est souvent évoquée. Comment une classe politique vieillie, trop éloignée des préoccupations et des expériences de la jeunesse pourrait-elle susciter l’enthousiasme des jeunes générations ? Si cet argument apparaît comme un leitmotiv, d’ailleurs souvent utilisé par les jeunes eux-mêmes, il reste simplificateur et cache l’essentiel. En effet, invités à hiérarchiser les principaux critères de choix du candidat pour lequel ils seraient susceptibles de voter lors de la présidentielle, l’âge figure au dernier rang (9% des réponses), bien après sa personnalité ou son image (29%), tandis que son programme politique vient au premier rang (62%).4 En revanche, de toute évidence, une correspondance est recherchée entre les propositions du candidat et les problèmes qui les concernent directement (53%). Mais rien ou si peu dans la campagne électorale actuelle ne peut retenir leur attention. Les qualités de dialogue sont privilégiées (61%), mais surtout la capacité de proposer un projet : 60% des 18-24 ans pensent que la principale qualité pour être un bon président de la République dans les cinq prochaines années est d’avoir une vision d’avenir pour la France. Et c’est bien sur la question du projet politique que les relations entre la classe politique et les jeunes achoppent souvent. Celle-ci rencontre de réelles difficultés à cibler des enjeux permettant aux jeunes d’envisager leur avenir, à partir des préoccupation et des aspirations qui sont les leurs, en s’appuyant sur le répertoire des valeurs qu’ils défendent, sur leur exigence de liberté et de tolérance, sur leur souci égalitariste ainsi que sur l’attention qu’ils portent aux droits universels dans le monde.

Il ne s’agit pas pour autant de trouver des sujets de rencontre convenus et artificiels. Les jeunes n’attendent pas des candidats qu’ils spécifient des cibles programmatiques spécifiques. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la dépénalisation du cannabis qui est au premier rang des sujets qu’ils souhaiteraient voir traités en priorité par les candidats au cours de la campagne (seulement 13% des réponses), ni non plus l’autorisation des rave parties (3%). Ce qui retient leur attention rejoint donc les préoccupations de leurs aînés, en se faisant plus pressantes car renvoyant à la nécessité de se projeter dans un avenir. L’insécurité, l’emploi, la pauvreté apparaissent au premier plan des questions qu’ils voudraient voir traitées.


Notes

1. Pour une étude du rapport des jeunes à la politique, on peut se reporter à mon ouvrage, L’expérience politique des jeunes, Presses de Science Po, Paris, 2001.

2. Sondage réalisé par Internet par l’Institut Novatris pour Le Monde, 7-8 avril 2002

3. On peut se reporter au chapitre de Gérard Grunberg et Anne Muxel « La dynamique générationnelle », dans l’ouvrage collectif dirigé par Nonna Mayer, Gérard Grunberg et Paul Sniderman, La démocratie à l’épreuve, Presses de Sciences Po, Paris, 2002

4. Sondage SOFRES, TF1/RTL/Le Monde, mars 2002,


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