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Eléments d'analyse - JOSPIN (Lionel)

Lionel Jospin illustre à sa manière l’extraordinaire imprévisibilité de la politique démocratique. Après la défaite historique de la gauche lors des élections législatives de 1993, Lionel Jospin semble vouloir quitter la vie politique, au terme d’une carrière de militant et de ministre socialiste. Pourtant, deux ans plus tard, il est présent au second tour de l’élection présidentielle. S’il ne parvient pas à l’emporter face à son concurrent Jacques Chirac, il n’en est pas moins le chef de file de l’opposition de gauche lors des élections législatives de 1997. Vainqueur inattendu de la dissolution, il prend la tête, à 60 ans, d’un gouvernement qui sera l’un les plus longs de la Cinquième République.

Le militant et le ministre socialiste

Lionel Jospin adhère au Parti socialiste en 1971, au lendemain du congrès d’Epinay-sur-Seine. Membre du comité directeur du PS en 1973, il occupe jusqu’en 1975 la fonction de secrétaire national chargé de la formation. De 1975 à 1979, il est en charge des relations avec les pays du tiers monde. De 1979 à 1981, il est chargé des relations internationales du parti. Le 24 janvier 1981, il est élu Premier secrétaire. Lionel Jospin est réélu à ce poste une première fois en octobre 1983, puis une seconde fois, en avril 1987, au congrès de Lille. Le 14 mai 1988, il abandonne son poste de Premier secrétaire. En avril 1993, il démissionne du comité directeur et du bureau exécutif du PS. Après une période de retrait, son retour à la tête du parti a lieu le 15 octobre 1995, lorsqu’il est élu premier secrétaire, poste qu’il occupera jusqu’au 27 novembre 1997.

De 1978 à 1988, l’engagement de Lionel Jospin au sein du Parti socialiste est décisif pour François Mitterrand. Ainsi, après l’échec de la gauche aux élections législatives de 1978, son action, notamment aux côté de Laurent Fabius, est déterminante pour faire barrage à la candidature de Michel Rocard et assurer la victoire de François Mitterrand, au congrès extraordinaire de Créteil du 25 janvier 1981. Lionel Jospin est nommé responsable de la campagne du Parti socialiste pour l’élection présidentielle de 1981. Il est alors choisi par le candidat à la présidence de la République pour lui succéder comme Premier secrétaire à la tête du Parti socialiste. De même, en octobre 1987, il est nommé président de la commission socialiste chargée de préparer la campagne pour la réélection de François Mitterrand.

L’expérience ministérielle de Lionel Jospin a lieu de 1988 à 1992, à l’Éducation nationale. Le 12 mai 1988, il est nommé ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et des Sports dans le premier gouvernement conduit par Michel Rocard. Lors de la démission de Michel Rocard, en mai 1991, Lionel Jospin est reconduit dans ses fonction, le 16 mai 1991, par le nouveau Premier ministre Édith Cresson. Il est alors nommé ministre d’État, ministre de l’Education nationale, poste qu’il occupera jusqu’au 1er avril 1992.

La carrière électorale

La carrière électorale de Lionel Jospin le conduit à occuper des fonctions représentatives locales, nationales et européennes. De 1977 à 1997, il est élu tour à tour conseiller municipal, député, député européen, conseiller général et conseiller régional. La première élection de Lionel Jospin a lieu le 20 mars 1977, lorsqu’il est élu conseiller municipal de Paris, dans le 16ème secteur. Le 12 mars 1978, il échoue comme candidat du PS aux élections législatives dans la 26ème circonscription de Paris, mais il est élu député de Paris le 21 juin 1981 (27ème circonscription). Le 6 mars 1983, il est réélu conseiller de Paris (18ème secteur). Lors des élections européennes de 1984 (17 juin), il mène la liste socialiste avec succès (20,75 % des suffrages exprimés) et devient député européen. Le 16 mars 1986, tête de la liste PS à Paris, Lionel Jospin est réélu député et conseiller régional d’Île-de-France. Cette double élection marque la fin de sa carrière électorale parisienne. En effet, le 28 septembre 1986, à l’occasion d’une élection partielle, il devient député de la Haute-Garonne et se démet, le 11 octobre, de son mandat de conseiller de Paris. La réimplantation électorale de Lionel Jospin en Haute-Garonne est un plein succès. Réélu député le 5 juin 1988 (7ème circonscription de la Haute-Garonne), il devient conseiller général du canton de Cintegabelle le 11 décembre 1988, puis conseiller régional de Midi-Pyrénées le 22 mars 1992. Il est réélu conseiller général le 29 mars 1992 et le 15 mars 1998. S’il perd son siège de député lors des élections législatives de 1993 (21 et 28 mars), il le retrouve en juin 1997. Il doit abandonner ce nouveau mandat le 3 juillet pour exercer les fonctions de Premier ministre, à la suite de la victoire remportée, sous son impulsion, par la « gauche plurielle ».

Le candidat à l’élection présidentielle

François Mitterrand avait été le reconstructeur d’une gauche défaite, divisée et moribonde, ne parvenant pas à intégrer les logiques politiques de la Cinquième République. En 1995, la position de Lionel Jospin est certainement plus difficile. Il lui revient de mener à la bataille une gauche épuisée par le double septennat de François Mitterrand et dont les Français n’attendaient plus grand chose, comme ils le montrèrent en infligeant au PS la cuisante défaire de 1993. Le problème qui est posé à la gauche à la veille de 1995 est donc de reconstruire un message crédible et mobilisateur, malgré l’usure et les déconvenues associées à l’exercice du pouvoir et l’image profondément détériorée auprès de l’opinion. Comme le remarque Gérard Grunberg, « la sélection du candidat socialiste à l’élection présidentielle de 1995 a représenté pour le Parti socialiste un enjeu aux multiples dimensions. Il ne s’agissait pas seulement de désigner un candidat. La fin du cycle d’Epinay, annoncée par le départ prochain de François Mitterrand, avait réouvert, depuis quelque temps déjà, la question du leadership socialiste » (Grunberg, 1995). En 1971, François Mitterrand était le refondateur du socialisme français aux lendemains de la désastreuse candidature de Gaston Defferre à l’élection présidentielle de 1969. En 1994, Lionel Jospin s’inscrit dans une conjoncture de reflux toujours en cours et dans l’atmosphère morose, voire sordide, d’une longue présidence finissante. Le choix du futur candidat socialiste à la présidence de la République correspond également à une bataille interne au parti. Pourtant, au départ, le problème ne tient pas à un défaut de candidats. Ainsi, Michel Rocard, ancien Premier ministre, bénéficiait d’autant plus du soutien de l’opinion que son hostilité au Président lui permettait de rester relativement épargné par les déconvenues du pouvoir socialiste. Mais les élections européennes de 1994 verront fonctionner l’un des derniers mécanismes imaginés par le Président. Le mauvais résultat de la liste conduite par Michel Rocard, concurrencée par une opportune liste Bernard Tapie, mettait un terme à l’ambition présidentielle de l’ancien Premier ministre. Son retrait libérait alors l’hypothèse Delors. De novembre à décembre 1994, la candidature de Jacques Delors est appuyée par un Parti socialiste glissant pourtant de plus en plus à gauche, sous l’impulsion de Henri Emmanuelli, devenu premier secrétaire. Mais le 11 décembre, Jacques Delors annonçait sa décision de ne pas être candidat à la présidence de la République. C’est après l’échec de Michel Rocard et le refus de Jacques Delors que le Parti socialiste paraît être en mal de candidats. Les différentes hypothèses testées par la Sofres du 26 au 28 décembre 1994 établissaient une liste de « présidentiables » peu convaincants, en dehors de Jacques Delors (65 %), qui venait de renoncer : Jack Lang (31 %), Martine Aubry (29 %), Bernard Kouchner (27 %), Michel Rocard (26 %), Lionel Jospin (21 %), Pierre Joxe (19 %), Bernard Tapie (17 %) ou Henri Emmanuelli (14 %). Les démêlés de Bernard Tapie avec la justice (mis en liquidation judiciaire le 14 décembre) affaiblissent la candidature Lang qui se présentait comme le seul candidat socialiste capable d’éviter une candidature de Radical.

L’échec de la candidature Delors est aussi celui d’une sélection des candidats par les médias et l’opinion. Le parti politique reprend ses droits, comme semble le comprendre Lionel Jospin lorsque, le 4 janvier 1995, il annonce sa candidature à la candidature en précipitant le calendrier prévu. On peut voir dans cet appel aux adhérents du parti, à un moment où ils semblaient dessaisis par des mécanismes extérieurs à l’organisation partisane, l’une des raisons profondes de la rapide présidentialisation de Lionel Jospin.

Jack Lang, le 17 janvier, puis Henri Emmanuelli, le 18 janvier, se portent également candidats. Peu soutenu, l’ancien ministre de la Culture se retire de la compétition le 25 janvier, en faveur d’Henri Emmanuelli, lequel se prépare donc à affronter Lionel Jospin dans le cadre d’une élection interne. La campagne électorale est ouverte le 26 janvier et le vote des adhérents intervient le 3 février. Peuvent voter tous les adhérents à jour de leur cotisation au 31 décembre 1994 et inscrits au parti depuis au moins six mois, soit un collège de 103 000 électeurs. A l’issu du vote du 3 février, sur la base des résultats obtenus par les deux candidats et selon la proportionnelle à la plus forte moyenne, les conseils fédéraux désignent leurs délégués, lesquels désigneront, le 5 février 1995, le candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle (Grunberg, 1995). Outre la forte participation des adhérents (73 % et 3,94 % de votes blancs et nuls), l’événement de cette consultation inédite est l’écrasante victoire de Lionel Jospin (66 % des suffrages exprimés) contre Henri Emmanuelli (34 %).

L’élection présidentielle de 1995

Candidat inattendu d’une gauche socialiste affaiblie, Lionel Jospin bénéficie cependant de la légitimité découlant de la procédure choisie par le PS. Le premier effet majeur de la candidature Jospin est l’inversion d’un mouvement électoral préoccupant pour la gauche. En obtenant 23,2 % des suffrages exprimés au soir du premier tour, il parvient à interrompre un cycle électoral particulièrement défavorable, où les socialistes, depuis 1992, n’atteignaient plus 19 % des suffrages exprimés lors d’une consultation nationale (Chiche et Grunberg, 1995). Le second effet majeur est lié au résultat du premier tour. Lionel Jospin parvient à réaffirmer le leadership socialiste à gauche. Tandis que le score obtenu par le Parti socialiste représentait 41 % du vote de gauche et écologiste en 1992 (élections régionales) et 45 % en 1993 (élections législatives), il atteint 57 % le 23 avril 1995. Il est vrai que la progression du vote socialiste au sein des votes de gauche prend place dans un contexte d’affaiblissement électoral des gauches, le total des gauches (y compris les écologistes) n’atteignant pas 41 % des suffrages exprimés lors de ce premier tour, soit l’un des scores les plus faibles depuis la recomposition des gauches, engagée à la suite de la fondation du Parti socialiste en 1971. De même, les quatre candidatures de François Mitterrand se situaient à un niveau sensiblement supérieur. Certes, c’est notamment en raison de l’absence d’un candidat communiste que François Mitterrand avait pu rassembler 31,7 % des suffrages exprimés lors du premier tour de 1965 et 43,2 % lors du premier tour de 1974. Mais en dépit de la concurrence communiste, il était parvenu à un score de 25,8% lors de son élection en 1981 et de 34,1% lors de sa réélection en 1988. Les progrès électoraux accomplis par Lionel Jospin se situent donc davantage par rapport aux années quatre-vingt-dix que par rapport à l’histoire électorale de la gauche sous la Cinquième République. Ainsi, par rapport au vote Mitterrand du premier tour de 1988, le vote Jospin du premier tour de 1995 témoigne d’un important recul du vote socialiste dans le Nord du pays, en particulier dans le Nord-Pas-de-Calais, en Picardie, en Haute-Normandie, en Champagne-Ardenne, en Lorraine et en Basse-Normandie. Une corrélation entre le recul du vote socialiste sur ces terres et la poussée du vote Front national a été établie (Chiche et Grunberg, 1995). Cependant, le vote d’extrême droite n’est pas la seule cause du repli électoral du Parti socialiste dans la moitié nord du pays. Ce repli s’inscrit dans un mouvement de plus longue durée, antérieur au développement du vote Front national. La candidature de Lionel Jospin à la présidence de la République intervient donc dans un contexte électoral tendanciellement défavorable à son camp.

D’un point de vue sociologique, la comparaison des résultats du candidat socialiste de 1995 avec ceux de 1988 met en lumière une perte d’influence manifeste dans les couches populaires de l’électorat. Ainsi, le déclin électoral est frappant chez les personnels de service, les ouvriers, qualifiés et non qualifiés, chez les employés et chez les chômeurs. De même, les électeurs âgés de moins de trente ans, les catholiques non pratiquants et les sans-religion, qui appartenaient à l’électorat traditionnel du PS dans les années 1970 et 1980, semblent moins favorables en 1995. Pour autant, lors du premier tour, selon une enquête IFOP, Lionel Jospin réalise ses meilleurs résultats chez les enseignants (40 % ont voté pour lui), chez les sans-religion (32 %), les salariés du secteur public (29 %), chez les étudiants (28 %), les cadres moyens et techniciens (25 %), les 35-49 ans (25 %), les 25-34 ans (23 %) et les employés (23 %). On voit donc que malgré le reflux constaté, ce sont les catégories sociales traditionnelles de l’électorat socialiste qui forment la base de l’électorat Jospin.

Avec 47,3 % des suffrages exprimés, Lionel Jospin réalise un score inférieur à celui de François Mitterrand lors de sa défaite face à Valéry Giscard d’Estaing en 1974 (49,19%). Par rapport au second tour de 1988, l’écart entre François Mitterrand (54%) et Lionel Jospin (47,3%) est de 6,7 points. Afin de mieux cerner les zones sociologiques de faiblesse du candidat socialiste en 1995, on peut désigner les catégories socioprofessionnelles qui ont moins voté pour Mitterrand que pour Jospin lors du second tour, en 1988 et en 1995. Sachant que l’écart entre les deux candidats socialistes est de 6,7 points, on ne retiendra que l’écart supérieur ou égal à 7 points (cf. tableau 1).

Tableau 1 - Les faiblesses du vote Jospin par rapport au vote Mitterrand

2ème tour en 1988 et 1995 ; écart supérieur ou égal à 7 points

 

Mitterrand

Jospin

Écart

Ensemble

54

47,3

- 6,7

Femmes

55

45

- 10

18-24 ans

62

47

- 15

24-39 ans

62

53

- 9

Catholique pratiquant Régulier

29

19

- 10

Catholique Pratiquant Irrégulier

43

32

- 11

Catholique Non pratiquant

60

50

- 10

Sans religion

81

72

- 9

Salarié privé

57

47

- 10

Chômeur

68

56

- 12

Petit commerçant, artisan

42

18

- 24

Personnel de service

66

52

- 14

Ouvrier non qualifié

70

59

- 11


Par comparaison, les catégories sociales qui ont, au second tour, plus voté pour Lionel Jospin en 1995 que pour François Mitterrand en 1988, sont peu nombreuses (cf. tableau 2).

Tableau 2 - Les forces du vote Jospin par rapport au vote Mitterrand

2ème tour en 1988 et 1995 ; écart supérieur ou égal à 7 points

 

Mitterrand

Jospin

Écart

Enseignant

62

74

+ 12

Cadre supérieur, prof. libérale

39

48

+ 9

Profession intermédiaire

51

53

+ 2


En même temps, d’un tour à l’autre, Lionel Jospin progresse de 24 points par rapport à son résultat personnel et de 10 points par rapport au résultat obtenu par l’ensemble des candidats de gauche et écologistes. Ainsi, selon la Sofres, 62 % des électeurs d’Arlette Laguiller ont voté pour Lionel Jospin au second tour, 82 % des électeurs de Robert Hue, 75 % des électeurs de Dominique Voynet, mais aussi 9 % des électeurs de Édouard Balladur, 13 % des électeurs de Philippe de Villiers et 28 % des électeurs de Jean-Marie Le Pen.

Au cours de l’élection présidentielle de 1995, Lionel Jospin a donc démontré non seulement sa capacité à rassembler les gauches, mais aussi à ramener vers lui des voix qui ne s’étaient pas exprimées en faveur de la gauche lors du premier tour. L’expérience montre que cette capacité électorale a rassembler son camp tout en débordant sur le camp adverse est la clé de l’élection présidentielle.

BIBLIOGRAPHIE

Grunberg G., « La candidature Jospin ou la construction d’un nouveau leadership », in Le Vote de crise. L’élection présidentielle de 1995, sous la direction de Perrineau P. et Ysmal C., collection « Chroniques électorales », Le Figaro/Presses de Sciences Po, 1995, p. 60-80. - Chiche J. et Grunberg G., « Le regain socialiste », in Le Vote de crise. L’élection présidentielle de 1995, op. cit., p. 189-209. - Portelli H., « L’intégration du Parti socialiste à la Cinquième République », in La Constitution de la Cinquième République, sous la direction de Duhamel O. et Parodi J.-L., Paris, Presses de Sciences Po.

Dominique REYNIÉ

CORRÉLATS: Chirac (Jacques) ; Élections présidentielles (résultats) ; Mitterrand (François) ; Partis politiques ; Socialistes

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