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Eléments d’analyse - CHIRAC (Jacques)

La carrière électorale de Jacques Chirac est l’une des plus fournies de la Cinquième république : conseiller municipal, conseiller général, conseiller régional, président de conseil général, député, maire, député européen et président de la république. Exceptionnelle, sa carrière est particulièrement riche en réélections. Souvent élu, Jacques Chirac a toujours été réélu à la fonction qu’il avait su conquérir. Ainsi, il fut élu puis réélu huit fois député de la deuxième circonscription d’Ussel, en Corrèze, et invariablement au premier tour. De plus, à l’exception de la présidence de la république qui a nécessité trois essais, Jacques Chirac a forcé le succès électoral dès sa première tentative. Enfin, il faut observer que cette carrière électorale est marquée par un tour de force consistant à bâtir, en terres de gauche, un fief électoral (député de la Corrèze de 1967 à 1995), tout en construisant, en terres de droite, un bastion politique lui garantissant une stature nationale et internationale (maire de Paris de 1977 à 1995).

Le fief corrézien, le bastion parisien et le parti

La carrière électorale de Jacques Chirac commence en Corrèze, en 1965. Dès sa première tentative, à 33 ans, il parvient à s’implanter sur ces terres pourtant réputées de gauche. La Corrèze deviendra son fief électoral et peu à peu une pièce maîtresse dans son dispositif politique national. Jacques Chirac doit aux électeurs de ce département la plupart de ses mandats électoraux. Il a d’abord été élu conseiller municipal de Sainte-Féréole, le 14 mars 1965 (il conservera ce mandat jusqu’au 6 mars 1977, avant de devenir conseiller municipal à Paris). Deux ans plus tard, le 12 mars 1967, il devient député en enlevant à la gauche, au second tour et avec une maigre avance (537 voix), la 3ème circonscription de la Corrèze (Ussel). Inscrit au groupe parlementaire « Union des démocrates Vème République », il renonce à son mandat pour entrer au gouvernement (secrétaire d’Etat aux affaires sociales, du 7 avril 1967 au 31 mai 1968, dans le 4ème gouvernement Pompidou). En mars 1968, il est élu conseiller général (Vème République) du canton de Meymac, fonction qu’il occupera jusqu’en juin 1988. Lors des élections législatives du 23 juin 1968, il est réélu député, au premier tour, sous l’étiquette UDR. Là encore, il doit renoncer à son mandat pour exercer des fonctions ministérielles (secrétaire d’Etat à l’économie et aux finances, du 12 juillet 1968 au 20 juin 1969, dans le gouvernement Couve de Murville, poste qu’il occupera également dans le gouvernement Chaban Delmas, du 23 juin 1969 au 5 janvier 1971, où il deviendra ministre des relations avec le Parlement, du 5 janvier 1971 au 5 juillet 1972). Le 18 mars 1970, Jacques Chirac est élu président du conseil général de la Corrèze (poste qu’il occupera jusqu’au 28 mars 1979). Le 4 mars 1973, il est réélu au premier tour député de la Corrèze, pour une fois de plus, renoncer à son mandat et entrer au gouvernement (ministre de l’agriculture dans le 2ème gouvernement Messmer, du 6 juillet 1972 au 28 mars 1973, puis ministre de l’Intérieur dans le 3ème gouvernement Messmer, du 1er mars au 1er mai 1974). Le 7 mars 1976, il est élu conseiller régional de la Corrèze. A l’issue de son premier passage à Matignon (27 mai 1974-25 août 1976), à l’occasion d’une élection partielle (14 novembre 1976), il est réélu, au premier tour, député de la Corrèze. Dans les mêmes conditions, il est réélu député le 12 mars 1978 et le 14 juin 1981. Le 16 mars 1986, il est réélu député dans le cadre du nouveau mode de scrutin introduit par la gauche. Il démissionne de son mandat pour devenir une seconde fois Premier ministre (20 mars 1986-8mai 1988). Le 5 juin 1988, Jacques Chirac est une fois encore réélu député. Enfin, le 21 mars 1993, il est réélu, toujours au premier tour, une huitième et dernière fois député de la 3ème circonscription de la Corrèze (Ussel).

Parallèlement, Jacques Chirac engageait une carrière d’élu parisien dès le 20 mars 1977, devenant conseiller de Paris, dans le 5ème secteur (5ème arrondissement), sous l’étiquette « Paris Union pour Paris ». Le 25 mars 1977, il est élu maire de la capitale. Premier détenteur dans ces conditions de cette prestigieuse fonction, Jacques Chirac ne l’abandonnera que pour gagner la présidence de la république. Le 6 mars 1983, il est réélu conseiller municipal, puis maire de Paris. Le 12 mars 1989, pour la troisième et dernière fois, il est réélu conseiller et maire de Paris.

Enfin, entre son départ de Matignon, le 25 août 1976 et son arrivée à la tête de la mairie de Paris, le 25 mars 1977, Jacques Chirac met sur pied une nouvelle formation politique. Bâti en décembre 1976 sur les ruines de l’UDR, le Rassemblement pour la République s’impose rapidement comme l’un des quatre grands partis politiques français. En même temps, Jacques Chirac se dotait lui-même de la machine électorale qui est, sous la Cinquième république, indispensable aux grandes ambitions politiques. De droit ou de fait, Jacques Chirac sera le chef du RPR, pendant près de 20 ans, jusqu’en 1995.

Les candidatures de Jacques Chirac

Jacques Chirac a été par trois fois candidat à l’élection présidentielle : en 1981, en 1988 et en 1995. Son parcours de candidat semble parfaitement gradué. Lors de sa première tentative, en 1981, il ne parvient pas au second tour. En 1988, présent au second tour, il est battu par François Mitterrand. Enfin, lors de sa troisième tentative, en 1995, il est élu face à Lionel Jospin. L’une des caractéristiques des candidatures Chirac est la faiblesse relative du score obtenu à l’issu du premier tour. L’autre caractéristique réside dans la manière dont il parvient, en 1995, à modifier profondément son électorat pour parvenir à la victoire.

Le poids du vote Chirac aux élections présidentielles

(En % des suffrages exprimés)

 

1981

1988

1995

Premier tour

18 %

19,95 %

20,84 %

Deuxième tour

-

45,98 %

52,64 %


Par comparaison, lors de ses quatre candidatures, François Mitterrand avait rassemblé dès le premier tour un plus grand nombre de suffrages exprimés, que ce soit en 1965 (31,72 %), en 1974 (43,25 %), en 1981 (25,85 %) ou en 1988 (34,10 %). De même, Georges Pompidou en 1969 (44,47 %) et Valéry Giscard d’Estaing en 1974 (32,60 %), comme en 1981 (28,32 %), mobilisaient un plus grand nombre d’électeurs. Cette difficulté rencontrée par Jacques Chirac s’explique notamment par la structure de l’offre de candidats à droite. François Mitterrand n’avait pas de concurrents sérieux à gauche en 1965 et en 1974 (ce sont néanmoins les deux élections qu’il a perdues). En 1981 et en 1988, la concurrence communiste est d’autant plus aisément surmontée que son impact est en voie d’affaiblissement, comme en atteste l’évolution du vote communiste, de Jacques Duclos (21,27 %, en 1969) à Georges Marchais (15,35 %, en 1981) et de Georges Marchais à André Lajoinie (6,75 %, en 1988). Pour Jacques Chirac en revanche, le premier tour est toujours plus âprement disputé. En 1981, il se présente face au président sortant Valéry Giscard d’Estaing, tandis qu’en 1988 il est concurrencé par la candidature de Raymond Barre (16,54 %) et par celle de Jean-Marie Le Pen (14,37 %). Le scénario paraît se répéter en 1995. Chirac doit affronter au premier tour Édouard Balladur (18,58 %) et Jean-Marie Le Pen (15%). En 1995, au contraire, Lionel Jospin doit partager le vote de gauche avec trois concurrents dont l’influence se révélera relativement faible : Robert Hue (8,64 %), Arlette Laguiller (5,30 %) et Dominique Voynet (3,32 %), soit un total de 17,26 % des suffrages exprimés. En revanche, le total des voix Balladur et Le Pen représente 33,58% des suffrages exprimés au premier tour. Si l’on ajoute le score réalisé par Philippe de Villiers (4,74 %), c’est 38,32 % des suffrages qui se portent sur des candidats de droite concurrents de Jacques Chirac. Autrement dit, l’abondance de candidatures de poids à droite ne permet pas à Jacques Chirac de rassembler autant que son adversaire de gauche, dans un premier tour pourtant très favorable à la droite (59,16 % des suffrages exprimés). On observera cependant que si les performances réalisées par Jacques Chirac au premier tour sont modestes, elles ont tendance à s’améliorer d’une élection à l’autre.

Les électorats de Jacques Chirac

Pour Jacques Chirac, l’élection présidentielle de 1981 se révèle d’une redoutable efficacité dans la mesure où elle favorise l’échec du président sortant, réalisant ainsi sa mise à l’écart, au bénéfice de Jacques Chirac, nouveau chef des droites. Cette première candidature est aussi un test prometteur parce qu’elle marque la constitution d’un électorat chiraquien. Au premier abord, l’affrontement à droite entre Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac rappelle l’opposition de 1974, entre Giscard d’Estaing et Jacques Chaban Delmas. Pourtant, les résultats font apparaître une première différence. En 1981, avec 27,8% des suffrages exprimés, le président sortant recule de 5 points par rapport à son résultat de 1974 (32,9 %). En revanche, avec 18 %, Jacques Chirac réalise un score sensiblement supérieur à celui de Chaban Delmas (14,6 %). De plus, la comparaison des électorats de Chirac et Chaban Delmas montre qu’il n’existe aucune corrélation entre eux (Ysmal, 1986). L’électorat mobilisé par la candidature Chaban Delmas en 1974 ne correspondait pas à l’électorat conservateur tel qu’il pouvait apparaître aux élections législatives de 1973. En revanche, en 1981, la géographie du vote Chirac correspond à la géographie du vote conservateur de 1978. Plus précisément, le vote Chirac en 1981 entretient une relation étroite avec le vote RPR de 1978, tandis qu’il correspond peu ou mal au vote UDF. Comme nouveau candidat à l’élection présidentielle, Jacques Chirac peut donc se prévaloir d’un résultat très favorable et constater qu’il dispose avec le RPR de la machine électorale à laquelle correspond désormais un électorat.

L’élection présidentielle de 1988 s’inscrit dans le prolongement de 1981. Devenu le chef de file de l’opposition aux lendemains de l’alternance, Jacques Chirac a su tirer profit des difficultés rencontrées par la gauche de gouvernement pour conduire les droites à la victoire, à l’occasion des élections législatives de 1986. En même temps, cette position est à l’origine des contraintes qui pèsent sur la seconde candidature Chirac. Premier ministre depuis deux ans, il est apparenté, peu ou prou, à un candidat sortant. Gêné par les candidatures Barre (16,54 %) et Le Pen (14,37 %), soit un total de 31 %, Jacques Chirac ne parvient à rassembler au premier tour qu’un cinquième des suffrages exprimés (19,95 %), contre 34 % pour François Mitterrand. Au second tour, une faible partie (14 %) des suffrages qui s’étaient portés en faveur de Raymond Barre vont à François Mitterrand. Une partie plus importante des voix Le Pen suivent le même chemin (26 %). Enfin, parmi les abstentionnistes du premier tour qui décident de prendre part au second tour, 65 % choisissent François Mitterrand tandis que 35% seulement préfèrent Jacques Chirac. Un score sans appel (46 % contre 54 %) signe l’échec de la seconde candidature Chirac. Le constat est clair : la base électorale du candidat Chirac est trop étroite pour le conduire à l’Elysée. Minoritaire chez les électeurs âgés de 18 à 49 ans, le vote Chirac ne redevient majoritaire que chez les plus de 50 ans. Très implanté chez les agriculteurs (71%), les petits commerçants et artisans (63 %), les professions libérales (58 %) et les cadres supérieurs (54 %), il est en revanche lourdement déficitaire dans les couches moyennes et populaires du salariat public (26 % contre 74 % pour François Mitterrand) ou privé (41 % contre 59 % pour François Mitterrand). Lors de ses deux premières candidatures, Jacques Chirac est parvenu à mobiliser l’univers des travailleurs indépendants, mais il ne parvient pas à attirer sur son nom les suffrages des couches salariées les plus modestes (ouvriers et employés), pourtant les plus nombreuses. La faiblesse de son score chez les plus jeunes électeurs, âgés de 18 à 24 ans, est également manifeste en 1981 (11 %) et en 1988 (14 %).

Loin d’être le couronnement logique des efforts précédents, la troisième candidature Chirac se déroule, à bien des égards, dans des conditions exceptionnellement difficiles. Confronté à une féroce bataille interne aux droites, provoquée par les candidatures Balladur et Le Pen, à l’écart du pouvoir, concurrencé et contesté, non seulement dans son propre camp mais aussi à l’intérieur de son propre parti, Jacques Chirac aborde son ultime tentative avec de solides raisons de douter de sa victoire. Pourtant, jamais depuis 1974 les chances de voir un candidat de droite accéder à la présidence de la république n’ont été aussi grandes. Finalement, au soir du premier tour, à l’arrachée, Jacques Chirac (20,84 % ) devance son principal rival Édouard Balladur (18,58 %). Les raisons de cette courte avance tiennent d’abord à un impact plus grand auprès des électeurs fidèles à la droite classique. Ainsi, Jacques Chirac a recueilli 56 % des voix parmi ses électeurs du premier tour de 1988 (28 % choisissent Édouard Balladur). C’est ensuite un vote de militant : 46 % des suffrages des sympathisants du RPR se portent sur Jacques Chirac (28 % sur É. Balladur). Cette préférence militante est confirmée par ailleurs, le vote Chirac étant d’autant plus affirmé que les électeurs se déclarent plus proches du RPR. Mais c’est la mobilisation d’un nouvel électorat qui permet à Jacques Chirac de l’emporter au premier tour sur son rival de droite. Avec 29 % des électeurs âgés de 18 à 24 ans, Jacques Chirac est en tête de tous les candidats sur cette fraction de l’électorat. De même, par rapport à 1988, il réalise une poussée spectaculaire dans les catégories sociales modestes : 17% chez les ouvriers (contre 10% en 1988), 22 % chez les employés (contre 13 % en 1988) ou encore 17 % chez les chômeurs (9 % en 1988). L’analyse du second tour confirme la constitution d’un électorat chiraquien manifestement nouveau (Jaffré, 1995). Face à Lionel Jospin, il l’emporte nettement chez les 18-24 ans (55 % contre 40% en 1988) et chez les salariés du secteur privé (52 %, contre 40 % en 1988). Le changement est spectaculaire, comme en témoigne l’évolution de l’écart de vote entre les cadres supérieurs et les ouvriers, entre 1974 et 1995. En 1974, 66 % des cadres supérieurs ont voté pour Valéry Giscard d’Estaing, contre 32 % des ouvriers. En 1995, 50 % des cadres supérieurs et 43 % des ouvriers choisissent Jacques Chirac au second tour de l’élection (Jérôme Jaffré, 1995). On notera en revanche une dégradation sensible du report des voix frontistes. Tandis qu’en 1988, 65 % des voix lepénistes s’étaient reportées sur Jacques Chirac au second tour, la proportion chute à 51 % en 1995 (en revanche, la part des électeurs lepénistes votant au second tour pour le candidat de gauche passe de 19 % en 1988 à 28 % en 1995). Jacques Chirac accède donc à la présidence de la république au terme d’un second tour plus simple que le premier.

L’élection de Jacques Chirac à la présidence de la république présente au moins deux traits particuliers. En premier lieu, jamais depuis 1965 un président n’a été élu avec une base électorale de premier tour aussi étroite. En second lieu, le niveau atteint par l’abstention lors du deuxième tour (20,34 %) est le plus élevé après celui de 1969, où l’opposition entre Georges Pompidou et Alain Poher – stigmatisée par Jacques Duclos comme « bonnet blanc et blanc bonnet » - découragea d’aller voter 31,15 % des électeurs inscrits. La prochaine élection présidentielle permettra peut-être de savoir si ces deux caractéristiques relèvent d’une conjoncture particulière ou bien s’il s’agit d’une transformation plus profonde et durable du jeu électoral français.

BIBLIOGRAPHIE

Giesbert (Franz-Olivier), Jacques Chirac, Paris, Le Seuil, 1987. - Haegel (Florence) : « Jacques Chirac : candidat « naturel » (et métamorphosé) du RPR ? », in Le Vote de crise. L’élection présidentielle de 1995, sous la direction de Perrineau (Pascal) et Ysmal (Colette), Presses de Sciences Po, collection « Chroniques électorales », Paris, 1995, p. 95-111. - Jaffré (Jérôme) : « La victoire de Jacques Chirac et la transformation des clivages politiques », in Le Vote de crise. L’élection présidentielle de 1995, op. cit., p. 159-178. - Ysmal (Colette) : « D’une droite en sursis à une droite défaite. 1974-1981 », in 1981 : les élections de l’alternance, sous la direction de Lancelot (Alain), Paris, Presses de Sciences Po, 1986, p. 135-193.

Dominique REYNIÉ

CORRÉLATS: Édouard Balladur, Cinquième République, Élections présidentielles, Lionel Jospin, François Mitterrand

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